31 mai 2010

Jakob Bro - "Balladeering"

Lee Konitz : Saxophone Alto

Jakob Bro : Guitare

Bill Frisell : Guitare

Ben Street : Contrebasse

Paul Motian : Batterie



Jakob Bro est un guitariste Danois qui fit un temps partie de l’Electric Be-Bop Band de Paul Motian.

Il partage avec son ancien employeur un goût pour une musique déliée et aérienne, mais son sens de la mélodie est différent et, si l’écriture du batteur semble toujours voilée d’une poésie brumeuse, la sienne donne naissance à des thèmes simples et lumineux, ici mis en valeur par des musiciens qui se connaissent bien et savent jouer ensemble.



Lee Konitz montre ici l’ampleur de sa musicalité en exploitant le versant le plus mélodique de son jeu, qui est un exemple de simplicité et de profondeur, si bien que chacune de ses interventions nous donne l’impression d’exister depuis toujours. Son attaque douce, la précision de son phrasé et la douce chaleur de sa sonorité irradient les compositions de Jakob Bro et les font sonner comme des standards.



Les guitares de Bill Frisell et Jakob Bro ne sont pas utilisées comme instruments solistes, mais tapissent les compositions d’un enchevêtrement harmonique aussi complexe qu’apaisant. On peut décider de se perdre dans les méandres de leurs discours mêlés ou simplement profiter du rendu global, d’une beauté immédiate. Le soutient évaporé du leader lors de l’exposé des thèmes double la courbe de notes, flotte autours du phrasé précis et placé du saxophoniste, comme le vol d’une libellule chahuté par le vent de la sensibilité. Bill Frisell quand à lui continue d’explorer son manche et d’en extirper des phrases dont la complexité harmonique ne brise jamais l’évidence. Les sonorités de leurs guitares sont douces et rondes, leur vocabulaire complémentaire et sans cesse renouvelé.



Ben Street assure pour sa part un accompagnement très sobre qui trouve son élégance dans le dépouillement, à l’image du drumming de Paul Motian qui sait dire en quelques touchés ce que d’autres s’évertuent à raconter avec force frappes, tel un poète qui se permet de ne pas finir sa phrase, confiant dans l’éloquence des ses mots.



Un très bel album, tout en finesse, qui permettra aux férus de Jazz de satisfaire leur appétit d’intelligence musicale et aux néophytes de passer un moment fort agréable, sans agression aucune. Les plaisirs simples de la vie ne se refusent pas…



Vous pouvez vous procurer cet album sur le site de Jakob Bro : www.jakobbro.com ou sur les plate-formes de téléchargement légales. Cela vous prive d’un bel objet (la pochette du disque est splendide) mais vous permet de profiter de cette belle musique pour une somme plus modique.



30 mai 2010

Claudia Solal "Spoonbox" - "Room Service"


Claudia Solal : Voix
Jean-Charles Richard : Saxophones Soprano et Baryton
Benjamin Moussay : Piano & Claviers
Joe Quitzke : Batterie
+ Régis Huby : Violons




Claudia Solal et son groupe “Spoonbox” présentent avec l’album “Room Service” un projet original, coloré et parfaitement maîtrisé. Les canons exploités par les chanteuses de Jazz Vocal sur lesquelles les grandes maisons de disque capitalisent sont malheureusement devenus des freins à la créativité et à l’audace car ils tendent à homogénéiser l’approche musicale, la plupart du temps axée sur la recherche du joli. Le joli timbre, les jolies paroles, le joli phrasé, le joli accompagnement. C’est souvent agréable mais rarement touchant, car la forme est privilégiée au fond. Conséquence directe de l’importante médiatisation de tous ces « jolis petits grains de voix » : le terme de Jazz Vocal est galvaudé et me paraît réducteur.




Alors je dirai que « Room Service » est un magnifique disque de Jazz moderne composé d’histoires racontées par une chanteuse. Car les morceaux du disque sont des histoires. Des petites pièces théâtralisées pour lesquels les musiciens créent un décor, une ambiance. Dans ces décors, Claudia Solal évolue comme une actrice sur une scène, en tenant compte des contraintes matérielles, utilisant les meubles et accessoires pour alimenter son jeu. Elle exploite au mieux l’espace qui lui est concédé, avec une implication, dans l’interprétation tant musicale que théâtrale, qui confère à son chant présence et crédibilité, et donne à l’auditeur un indiscutable plaisir d’écoute.

On doit en grande partie la richesse des décors à Benjamin Moussay, superbe metteur en sons dont les claviers, acoustiques ou non, ne cessent de dessiner des toiles de fonds riches et subtiles. Saluons le gros travail de production qui permet à toutes les parties de claviers de se lier, de se fondre pour un résultat dont la profondeur de champ étonne.

La complicité du pianiste avec Jean-Charles Richard fait une fois de plus ses preuves et ce dernier illumine les petites histoires de ses interventions toujours à propos, entre chorus virevoltants et soutient rythmique efficace qui n’est pas sans rappeler, lorsque le saxophoniste soutient le thème au baryton, les parties de François Corneloup au sein de Ursus Minor. Sa présence indispensable apporte une deuxième voix au disque, qu’il mêle à celle de la chanteuse avec finesse et élégance.





Joe Quitzke amène à la musique la pulsation dont elle avait besoin. Appuyée dans ses phases rythmiques, légère et inspirée dans ses parties narratives. Les sons organiques des fûts et cymbales fusionnent avec des beats électroniques dont je ne saurai préciser la provenance (Joe Quitke ou Benjamin Moussay ???) mais qui sont utilisés avec intelligence et parcimonie. La batterie acoustique est ici des plus créatives et les frappes choisies contribuent à la singularité de l’ensemble.

Sur « Tara’s Room », Régis Huby vient prêter main forte au quartet et contribue à donner à ce titre un bel éclat et beaucoup de sensibilité.

« Room Service » pourrait être un grand livre à la reliure en cuir épais et aux lettres d’or. Un grand livre que l’on feuillette avec plaisir pour lire ou relire un conte et s’enivrer de sa magie. Un grand livre que l’on pourrait parcourir juste pour poser les yeux sur les illustrations, pleines de nuances. Un grand livre que l’on garde dans notre bibliothèque, car il y a sa place et l’on sait que d’autres en profiteront.

En mêlant musiques acoustique, électrique et électronique, en misant sur la complémentarité de quatre discours à fort caractère, en capitalisant sur la musicalité de chacun pour alimenter ce projet unique, Claudia Solal et son groupe « Spoonbox » réussissent à offrir au Jazz chanté de nouvelles lettres de noblesse.

25 mai 2010

Daniel Humair, Bruno Chevillon & Tony Malaby - "Pas De Dense"

Daniel Humair : Percussions

Tony Malaby : Saxophones Tenor et Soprano

Bruno Chevillon : Contrebasse



L’affranchissement de toute facilité est l’une des qualités requises par la création.

Refuser la technique comme refuge, le confort du remplissage et la sécurisante insouciance du marcheur qui emprunte un chemin déjà parcouru, voilà qui est l’apanage de ceux qui donnent un nouveau visage au Jazz.

De refuges ou chemins déjà foulés il n’est pas question ici.

Tout comme les concerts que le trio a donné avant l’enregistrement de cet album, la session s’est déroulée sans répertoire. Libres, sans garde-fous ni contraintes, les trois improvisateurs laissent leurs idées vagabonder, la musique trouver son propre chemin.



La composition instantanée peut s’accommoder de tout sauf de la demi-mesure. L’improvisateur doit assumer l’impact de ses interventions sur ce qui a été joué et sur ce que les autres sont susceptibles de jouer. Il joue avec les autres, il joue pour les autres, à cause des autres, dans le jeu des autres. Chaque proposition, chaque inflexion peut alors changer radicalement la musique.

Ce que j’entends dans ces « Pas de dense », ce sont trois musiciens qui jouent du trio. Leurs instruments et leurs discours n’étant finalement que des moyens. La vraie finalité, c’est l’œuvre à laquelle ils contribuent par deux biais : celui de l’instrument et celui de l’influence sur le groupe.

Daniel Humair, Bruno Chevillon et Tony Malaby réussissent à intégrer dans cette démarche de création spontanée beaucoup de rythme et de mélodie.



La musique est parfois mélodique et fluide, comme dans la troisième séquence, que l’on pourrait croire écrite, parfois très abstraite, comme la quatrième séquence, sur laquelle Daniel Humair réinvente le jeu aux balais, en frottant directement le timbre sur sa caisse claire retournée, créant ainsi des sonorités jusqu’à présent inouïes…

Le reste de l’album est à l’avenant, le batteur déploie son jeu si complet, mélange d’un drive incomparable et d’asymétries, avec toujours ces cymbales reconnaissables entre mille. Sa volonté de prendre du recul par rapport à l’existant, à utiliser l’essence de ce qui a déjà été joué pour redéfinir la batterie de Jazz est proprement hallucinante. La pulsation est là, cela swingue toujours, mais c’est nouveau. Ses frappes sèches, baguettes frétillantes, ses balais espiègles, son sens du placement et surtout du déplacement éblouissent.

Bruno Chevillon illumine les séquences par la beauté et la justesse de ses lignes, par sa faculté à donner à sa Contrebasse des caractères inattendus (les traits de lumière à l’archet dans la 7eme séquence, l’épaisseur urbaine de son jeu dans la 6eme, l’émotion bouleversante dans la 8eme…). On le sait enclin à mélanger son Jazz à la musique contemporaine, à travailler la matière (comme sur son magnifique album « Hors Champs »), à développer des climats, des atmosphères, des couleurs… On retrouve dans « Pas De Dense » toutes ces spécificités, exacerbées par l’énergie donnée par les deux autres.



Le souffle rauque de Tony Malaby donne du relief à ses fragments de phrases, ses lambeaux de mélodies suspendus, ses cris murmurés dont l’esthétique âpre ne voile jamais la musicalité. Il parvient à trouver un bel équilibre entre le chant et l’espace. Il est là, il joue, il propose, il rebondit sur le jeu de Daniel Humair et Bruno Chevillon, il le contourne, profite des interstices laissés, mais s’arrange également pour ne pas endosser le rôle du soliste. Tout ce qu’il propose est pertinent et passionnant.

Je tiens également à évoquer le travail comme toujours remarquable de Gérard De Haro et Philippe Tessier Du Cros. La qualité du son permet à l’auditeur de profiter au mieux de tous les détails, de toutes les subtilités, en le plaçant au cœur de la musique.

Pour ne rien gâcher, la pochette est belle et sobre, et une peinture de Daniel Humair finit de faire de ce disque un objet d’art réussit de bout en bout.

Magistral.

23 mai 2010

UNIT - "Wavin"

Matthieu Donarier : Saxophones Tenor et Soprano, Clarinette
Laurent Blondiau : Trompette
Sébastien Boisseau : Contrebasse
Mika Kallio : Batterie, Objets
+ Veli Kujala : Accordéon







Les liens tissés entre différents labels européens sous l’égide du collectif ZOOM ! génèrent de jolies rencontres. « Wavin’ » est la première trace phonographique de la nouvelle mouture du groupe UNIT, dont la musique est désormais teintée des frappes et caresses nacrées de Mika Kallio, batteur/bruitiste affilié au label Finlandais FIASKO. Pour son premier effort, cette nouvelle mouture du groupe a convié l’accordéoniste Finlandais Veli Kujala et celui-ci contribue à la magie des morceaux auxquels il participe.

On peut se réjouir de cette association, car le projet qui nous est présenté est parfaitement abouti et d’une grande originalité.






L’album est composé de treize titres, avec une alternance de compositions et de pièces improvisées. Dans les deux cas, un soin tout particulier à été apporté à la création d’ambiances et de climats, le disque baignant du début à la fin dans une luminosité faite du contraste entre rayons de mélodie (clarinette soyeuse, trompette de velours, accordéon chuchoté, contrebasse moelleuse, batterie chantante) et zones d’abstraction (souffles éparts, dénivelés, cordes tirées, rythme dissous).

Ecouter la musique de UNIT, c’est comme regarder au fond d’un ruisseau, quand les formes les plus simples, brouillées par le mouvement, unissent leurs danses en un ballet où l’on est finalement bien en peine de distingué le minéral, le végétal, l’existant et le rêvé.

Sébastien Boisseau, plus rassembleur que leader, site comme référence « Old And New Dreams ». La référence vaut pour la liberté de jeu mais l’on retrouve dans l’album une référence explicite à Don Cherry et ses acolytes : le chant des cétacés. Là où le quartet des années 60 chantait pour les baleines (immortelle « Song For The Whales »), celui d’aujourd’hui et de demain nous invite à faire une ballade à dos de tortue de mer, moment d’une rare poésie.



L’album s’écoule comme une rivière. Un plan d’eau, calme, nous laisse le temps de nous familiariser avec le paysage (« Underwater Scenes »), au bout du plan d’eau, le courant se fait plus intense, on se sent transporté par le cheminement sinueux du serpent d’eau (« Wavin’ »). Un peu grisés, nous inspirons un grand coup (« La Dialectique Du Souffle ») avant d’être emportés dans les rapides (« Interceptor »). Plus bas, ivres d’agitation, nous trouvons un banc sableux sur lequel nous reprenons nos esprits, rêveurs (« Dunes »). Suite de la promenade en sautillant de pierre en pierre, alternance des petites frayeurs des glissades et de la sérénité du cadre (« Malinois »). L’ambiance s’assombrit (« Stalker Lament »), le fond de l’eau s’éloigne, l’eau devient moins douce, plus bleue, et nous voici partis à dos de tortue pour une ballade océane (« On The Back Of The Sea Turtle » - « In Coudoulous Brooks »). Sortis des profondeurs, nous sortons la tête de l’eau, faisons la planche, puis, la mer étant d’humeur changeante, nous nous agrippons à un tronc pour essuyer une belle tempête (« Angel’s Thoughts »- « Wanbli »). Déboussolés, nous reprenons connaissance, doucement. Peu à peu la lumière orangée filtrée par nos paupières se tâche d’ombres. Une douce brise finit de nous réveiller et nous ouvrons les yeux, au bord d’un plan d’eau (« Crocus »). Rêve ou grande aventure ? Qu’importe, seule compte l’ivresse du voyage (« Memorive »).



Par ailleurs, certains morceaux rappelleront de très bons souvenirs à ceux qui suivent les carrières respectives de Sébastien Boisseau et Matthieu Donarier, puisqu’on retrouve une version de « Underwater Scenes » (morceau déjà présent sur le superbe « Live Forms » du Trio de Matthieu Donarier) ainsi qu’une reprise de « Wanbli », titre que Sébastien Boisseau a déjà interprété avec deux groupes majeurs du Jazz contemporain : le Quintet Baby Boom (sur l’album éponyme) et le Quartet MKMB (sur « Emotions Homogènes », déjà un classique !).

A noter également l’élégante discrétion du Quartet, qui s’efface pour laisser Veli Kujala inventer un petit monde sur le très beau « Angel’s Thoughts »… Belle preuve d’abnégation.

Où l’art et la manière de marier le lisse au rugueux, l’eau à la roche, le tangible à l’insaisissable, sans jamais pour autant faire le sacrifice de la beauté.


18 mai 2010

Marc Buronfosse Sounds Quartet - "Face The Music"


Jean-Charles Richard : Saxophones Soprano et Baryton, Flûtes

Benjamin Moussay : Piano, Claviers

Marc Buronfosse : Contrebasse

Antoine Banville : Batterie, Percussions



C’est un réel plaisir de retrouver Marc Buronfosse à la tête d’un Quartet de cette trempe, lui que nous écoutons depuis tant d’années sur des projets qui ont fait date (du premier quartet de Bojan Z au Brass Project de Stéphane Guillaume, en passant par le Flower Unit de Bertrand Renaudin, le Quintet Océan d’Isabelle Olivier ou le Quintet Horizon de Gueorgui Kornazov…).


©Laurent Thion

Pour son premier opus en tant que leader, il s’est entouré de trois musiciens qui partagent avec lui un sens affuté pour la mélodie et sa mise en perspective. Les neuf morceaux du disque sont caractéristiques du mouvement musical dans lequel s’inscrit le contrebassiste, un Jazz qui sait mêler la lisibilité d’une écriture soignée et l’emportement de l’improvisation. Et l’un ne va pas sans l’autre, les thèmes représentant des diamants bruts que les quatre musiciens sculptent et polissent pour en révéler l’éclat. L’improvisation est collective, l’interplay constant.

Ce qui frappe avec la musique du Sounds Quartet, c’est que l’absence de compromis ne nuit jamais au plaisir d’écoute. Chaque musicien est libre dans son expression, libre de laisser ses idées faire leur chemin. Ainsi, l’album est parsemé de magnifiques interventions personnelles (les chorus du leader sur « Jennyfer’s Mood » ou « Mirrors », l’impressionnant solo de saxophone soprano de Jean-Charles Richard sur « Illinx Bassline », le drive d’Antoine Banville sur « A.O.C », L’envolée pianistique de Benjamin Moussay sur « After The Second Round », etc., etc., etc.…) ainsi que de multiples passages de relais, tous astucieux. Par exemple, sur « Jennyfer’s Mood », Jean-Charles Richard reprend au vol une phrase de Benjamin Moussay, et débute ainsi son intervention dans la continuité de celle du pianiste. Ensuite, leurs discours se mêlent, comme un faux jeu de question/réponse ou chacun semble s’amuser à déstabiliser l’autre. Même chose sur « A.O.C. », mais les rôles sont inversés… Le tout est interprété avec beaucoup de spontanéité.


©Laurent Thion

Il en va de même pour tout l’album, qui respire la sincérité et la joie de jouer. Ecoutez le morceau d’ouverture, « Mirrors », et laissez vous transporter par l’introduction à la contrebasse et le subtil accompagnement des trois autres, en touches éparses et volutes suspendues, comme dans un songe. Magnifique entrée en matière, tout en finesse. Ensuite les morceaux se suivent sans se ressembler.

« The Cherry Tree » démarre avec un motif de contrebasse qui gagne en épaisseur, les shakers d’Antoine Banville se substituent à la batterie, et, après quelques échanges torsadés entre flûte et claviers, le saxophone Baryton s’exprime sur des accords lumineux du Piano et une rythmique soudée…

Sur « A.O.C. », on comprend dès l’introduction Batterie/ Saxophone que le swing règne en maître, avec à la clef des Walking Bass tonitruantes et accords syncopés…


©Laurent Thion

Puis vient la suite « Before The Second Round » / « After The Second Round », où le quartet nous inonde de sonorités plus pleines, en développant dans la première partie un univers chargé autours d’une incantation chantée tour à tour par la Contrebasse, le Saxophone puis les touches électrifiées de Benjamin Moussay, puis dans la seconde partie un paysage à la fois doux et inquiétant, traversé par le souffle moyen-oriental du Shehnai.

Sur « Serial Blues », Marc Buronfosse ensorcelle par son sens du placement et Antoine Banville par la légèreté de son touché, tout comme sur « Jennyfer’s Mood », où la danse de ses balais est à elle seule un exemple de musicalité.

L’écriture se fait plus incisive sur « Illinx Bassline » puis l’album se clôt avec le sublime morceau « Treize », durant lequel, après une intro rêveuse (rêvée ?), le Piano s’envole, soutenu par la Contrebasse et le Saxophone Baryton, avant un unisson final qui, je l’espère, est une ouverture sur un second opus du Sounds Quartet.


©Laurent Thion

Avec « Face The Music », Marc Buronfosse réussit à allier une musicalité sans faille, car sa musique est éminemment mélodique, et une énergie due à l’implication, le talent des musiciens qui l’accompagnent, et surtout à leur volonté de jouer ensemble.

Je vous invite à consulter la page Myspace de Marc Buronfosse pour découvrir quelques morceaux :

http://www.myspace.com/marcburonfosse.

Vous pouvez vous procurer cette petite perle sur le site de Marc Buronfosse : www.marcburonfosse.com ou sur demande à contact@marcburonfosse.com.


16 mai 2010

Yolk Festival # 5, Collection Printemps/Eté


Deux fois par an, le dynamique label Yolk organise un festival pour présenter les nouveautés et faire vivre leurs différents projets.
La cinquième édition du Festival a eu lieu au Studio de l’Ermitage et nous avons eu le plaisir d’assister à la première soirée, avec en première partie de soirée le groupe UNIT, qui présentait son nouvel album « Wavin’ », puis le groupe PRINT, soit deux concerts réjouissants.

Attardons nous tout d’abord sur le concert de la nouvelle mouture de UNIT, avec :

Matthieu Donarier : Saxophones Soprano et Tenor, Clarinette
Laurent Blondiau : Trompette, Bugle
Sébastien Boisseau : Contrebasse
Mika Kallio : Batterie, Objets divers
+ Mikko Innanen : Saxophone Alto




Loin de toute volonté démonstrative, c’est une musique résolument collective qui nous a été présentée. Trouvant le juste équilibre entre écriture et improvisation, la formation s’arrange pour laisser de l’espace à chacun sans que jamais les interventions individuelles ne prennent le pas sur le son d’ensemble. Les musiciens ne sont ni solistes, ni accompagnateurs. Leurs parties s’imbriquent, se complètent, se superposent pour donner vie à des pièces d’une indéniable originalité, et qui sont autant d’invitations au voyage.




Difficile de décrire cette musique à la fois complexe (saluons la préoccupation formelle) et très aérienne… L’harmonie est parfaite au niveau de la rythmique, la contrebasse profonde et espiègle de Sébastien Boisseau ayant beaucoup de choses à dire à la batterie virevoltante du surprenant Mika Kallio. Celui-ci développe un drumming impressionniste d’une grande finesse en utilisant toutes les sonorités de sa batterie (cercles, harmoniques), un jeu de cymbales très coloré et divers objets qui enrichissent sa palette de couleurs. Son set de batterie est à lui seul un plaisir pour les yeux : petite grosse caisse, petites cymbales montées en colonne et ride irisée. Et si Mika Kallio projette ses tintements, il assoie la pulsation grâce à un drive irréprochable. En cela, il est parfaitement en phase avec Sébastien Boisseau, qui, comme toujours, allie la force d’un swing constant au développement d’une multitude de petites phrases, d’idées et d’ouvertures diverses. Tous deux allient puissance et raffinement, assise rythmique et musicalité.



Avec une grande cohérence par rapport à ce travail rythmique, les soufflants alternent travail de la matière et jaillissements. Souvent très meubles, leurs interventions sont volontairement juxtaposées, petites phrases en faux unissons et discours lovés. Laurent Blondiau joue avec ses sourdines, pivote sur place pour offrir aux spectateurs un effet stéréo, et passe du cri au souffle. Matthieu Donarier, comme toujours, utilise son impressionnante technique avec parcimonie, privilégiant la construction patiente de chorus ayant un sens.





De passage en France pour quelques dates, le saxophoniste Alto Mikko Innanen (http://www.mikkoinnanen.com/), interlocuteur régulier du batteur, a rejoint le quartet pour quelques échanges passionnants. Sur un thème murmuré par Laurent Blondiau et Matthieu Donarier, il a commencé par verser un magma bouillonnant de notes jouées en arpège et en souffle continu, laissant cette musique circulaire prendre forme au fur et à mesure. Intervention culottée ! Les trois instruments à vent ont ensuite croisé le fer, tressage de stridences et rondeurs. Sur cette partie, le jeu du saxophoniste Finlandais m’a fait penser à Eric Dolphy pour son phrasé incisif et sa sonorité brûlante.







L’ensemble est frais, moderne, léger et profond. Jetez vous sur l’album, la musique de UNIT vaut son pesant d'or…


La seconde partie de la soirée fut assurée par le groupe PRINT :

Sylvain Cathala : Saxophone Tenor
Stéphane Payen : Saxophone Alto
Jean-Philippe Morel : Contrebasse
Franck Vaillant : Batterie





Les quatre membres du groupe déploient une force de frappe impressionnante, que ce soit au niveau du jeu collectif ou des chorus. Les compositions ciselées de PRINT, signées par Sylvain Cathala, sont jouées avec beaucoup de rigueur rythmique. Les unissons sont nombreux et les quatre musiciens s’y collent, ce qui donne aux thèmes un aspect très anguleux.



J’ai beaucoup apprécié la complémentarité des deux saxophonistes, volutes mattes et pleines de rondeur pour Sylvain Cathala le Tenor, phrasé nerveux et son brillant pour Stéphane Payen l’Alto. La seule constante est la qualité du propos, dans les deux cas à mi chemin entre tradition et modernité. Ca swingue beaucoup, de façon énergique et élégante.





Quoi de mieux pour soutenir ces propos boisés qu’une bonne grosse contrebasse bien puissante ? Jean-Philippe Morel, que l’on entend et voit souvent dans des contextes plus électriques (notamment au sein du Septik de Médéric Collignon, du projet « Call The Mexicans » ou encore avec le « United Colors Of Soddom », groupe de Jazz/Trash…) assure un accompagnement massif, jouant souvent des accords en barré pour un résultat surprenant, des parties de basse Fusion jouées Jazz, avec le charme organique du gros violon, ses cordes qui frisent, les grincements de l’archet… A ce titre, il faut mettre au crédit du contrebassiste une superbe intro en solo absolu durant laquelle il a créé un univers captivant en mêlant mélodie et dissonances, travaillant ses lignes autant que sa matière. Joli moment de créativité.





Franck Vaillant, confortablement installé derrière sa batterie jaune à paillettes, s’est avéré être l’homme de la situation et plus encore. Ses lourdes frappes n’étant pas antinomiques d’une incontestable délicatesse, il a contribué à rendre la musique compacte par une pulsation n’ignorant ni le swing, ni le groove. Beaucoup de finesse également dans la recherche de sonorité, notamment par l’utilisation d’un long collier de perles qu’il a fait serpenter entre ses toms et cymbales, trouvant ainsi le moyen de créer un bruissement général de sa batterie, colorant la jolie intro de Jean-Philippe Morel évoquée plus haut.





Avec son alternance de riffs dynamiques et de solos enflammés posés sur une rythmique massive, le groupe nous a donné envie de nous replonger dans leur discographie, et nous attendons avec impatience leur nouvel opus, dont une partie du répertoire a été présenté lors de ce concert, ainsi que les prochaines dates de la formation.


Deux concerts résolument différents et tous deux magnifiques. C’est un plaisir de voir et écouter des musiciens avec une identité musicale aussi marquée (deux styles de jeu de contrebasse, deux drumming différents, quatre approches du sax… Vive la diversité !). Vivement la collection Automne/Hiver, et cette fois, je m’arrangerai pour être dispo les trois soirs !!!

A écouter :

UNIT – « Wavin’ », “Time Setting”
PRINT – « Around K », « Baltic Dance”, “[A.K.A.] Dreams”

Tous ces albums sont disponibles (excepté « Time Setting ») pour 10 euros sur le site du label : http://www.yolkrecords.com/

Faites vous plaisir !

11 mai 2010

Alexandra Grimal - "Owls Talk"


Alexandra Grimal : Saxophones Soprano et Tenor

Lee Konitz : Saxophone Alto

Gary Peacock : Contrebasse

Paul Motian : Batterie



Quelques semaines seulement après la sortie du magnifique « Seminare Vento », Alexandra Grimal sort un nouvel album sous son nom. Elle est ici entourée, excusez du peu, de Lee Konitz, qui il y a quelques décennies proposa un autre chant que celui de l’oiseau, de Gary Peacock, expert ès lignes boisées et élastiques, ainsi que de Paul Motian, qui fût l’un des premiers (le premier, non ?) batteurs à sortir du cadre pulsatif, ouvrant ainsi, au sein du trio de Bill Evans, une porte menant vers tous les extérieurs.



La formation, en fonction des morceaux, est à géométrie variable. On pense à un illustre Trio de la même famille musicale, celui de Jimmy Giuffre, Paul Bley et Steve Swallow. Cette comparaison n’est pas seulement liée au phénomène de « présence silencieuse » des musiciens, mais tient aussi à la teneur musicale du projet, cette façon de jouer avec la mélodie, de bâtir autours d’elle une architecture complexe aux lignes de fuite multiples. Les musiciens nous laissent ici le loisir de rêver leur musique, l’espace concédé permettant à l’auditeur de laisser libre cour à son propre imaginaire. Voilà qui est stimulant ! Que mes propos soient clairs : la musique peut bien se passer de nous, mais elle nous invite… Cela se refuse-t-il ?


Pour ce qui est du répertoire, Alexandra Grimal signe ou co-signe plusieurs compositions originales. D’anciens titres sont également repris, comme « Dance » de Paul Motian. Si le discours des quatre musiciens est cohérent, il en va de même pour l’écriture, les 15 titres formant un ensemble très homogène. Nous avons même l’occasion d’écouter une « alternate take » du titre « Awake », l’occasion de mesurer la liberté d’interprétation du quartet.




L'album se conclut par un morceau interprété en solo absolu par Alexandra Grimal, et l’on imagine facilement le regard bienveillant des trois géants, fiers d’entendre une représentante de la nouvelle génération exploiter avec autant d’à-propos et de fraicheur ce qu’ils ont apporté au Jazz.


Sacré rencontre, grand album.



06 mai 2010

Arnault Cuisinier - "Fervent"

Jean-Charles Richard : Saxophones Soprano et Baryton, Flûte

Guillaume De Chassy : Piano

Arnault Cuisinier : Contrebasse

Fabrice Moreau : Batterie



« Fervent » est le premier album d’Arnault Cuisinier. Gageons qu’il soit le premier d’une longue série car, inutile de tergiverser, ce coup d’essai s’avère être un coup de maître.

Dans les liner notes, Guillaume De Chassy précise que le contrebassiste a pris le temps de laisser mûrir ses compositions et également l’esprit de groupe du quartet, puisque celui-ci existe depuis plus de deux ans. Cela s’entend tant il fait preuve de cohérence et de caractère. Toutes les compositions sont signées par le leader, qui nous montre ici, en plus du talent de contrebassiste qu’on lui connaissait déjà, un sens affûté pour la mélodie et la mise en forme.



Pour la petite histoire, Arnault Cuisinier n’est pas seulement contrebassiste de Jazz. Il est aussi chanteur Ténor, notamment au sein de l’ensemble vocal de musique contemporaine « Soli Tutti ». Cela explique peut être en partie le talent qu’il a pour agencer sa musique, utiliser les timbres et personnalités de chacun avec un réel sens de la dramaturgie. La complémentarité des musiciens est ainsi exploitée au mieux, et chacun apporte sa pierre à l’édifice sans aucune restriction.



Les climats sont variés et la musique se fait tantôt légère et intimiste, tantôt épaisse et dynamique, la cohérence du projet venant d’une intensité de jeu et d’une inspiration de tous les instants. Jean-Charles Richard nous offre des arabesques et architectures de chorus dont il a le secret (comme cette incroyable envolée au Soprano sur « Ardent », entre deux parenthèses flûtées), Guillaume De Chassy disperses ses notes perlées (magnifique prise de son) et ses accords tendus avec une rare élégance, et Fabrice Moreau trouve ici des contextes qui lui permettent de développer son jeu si caractéristique, chants des fûts, bruissements de cymbales et pulsation ponctuée. Je l’ai par le passé comparé à Paul Motian (joli compliment), mais plus j’écoute l’un et l’autre, plus je trouve leurs univers respectifs uniques, leur point commun étant la recherche systématique d’une forme de musicalité percussive. Et si l’on sait la Contrebasse d’Arnault Cuisinier aventureuse, on la redécouvre ici sans cesse, par ses lignes élastiques, sa sonorité puissante et son soutient à la fois rythmique et mélodique.



Pour son habile construction qui alterne morceaux très dynamiques et respiration, pour la qualité des compositions, l’excellence de l’interprétation, pour son énergie et sa force, cet album se doit de figurer dans la discothèque de tous les amateurs du Jazz que l’on pratique aujourd’hui. Et dans celle des autres aussi d’ailleurs !

02 mai 2010

Rencontre avec Christophe Marguet

A l’occasion de la sortie de « Buscando La Luz », nous avons rencontré Christophe Marguet. L’occasion de discuter de ce projet, de sa place dans la carrière du batteur, de son approche musicale ainsi que de ses projets actuels et à venir...


Mozaic Jazz : Après « Itrane », c’est la première fois que tu fais un second album avec la même formation. J’imagine que c’est parce que tu prends plaisir à jouer avec ces musiciens, mais est-ce que tu penses avoir trouvé la bonne formule ?

Christophe Marguet : Paradoxalement, j’ai jusqu’à présent utilisé une formule différente pour chaque disque. Je dis paradoxalement, car au fond de moi j’ai toujours voulu garder le même orchestre, mais j’avais des désirs de mouvements, la volonté de chercher de nouvelles choses qui ont fait que je me suis retrouvé à chaque fois avec une nouvelle formule. Ce qui est en train de se passer là me correspond quand même plus, parce que je suis quelqu’un de fidèle avec les copains musiciens et dans la vie en général, c’est ma façon de travailler. En plus je crois beaucoup au travail de fond, à la manière de façonner un son. Avec le temps, on joue on rejoue, on re-rejoue les morceaux jusqu’à temps que cela devienne très naturel et qu’on ait plus à expliquer tout ce qu’on veut. C'est-à-dire que lorsqu’on amène un nouveau morceau, ça se monte très vite, très naturellement. Ça faisait longtemps que j’attendais de pouvoir enregistrer un deuxième album avec le même orchestre.

Mozaic Jazz : C’est une recherche d’ambiances particulières qui t’a amené à diversifier les formules ?

Christophe Marguet : Oui, tout à fait, j’avais à l’époque envie d’aller vers des sons plus électriques. Je ne dis pas que je n’y reviendrai pas, mais pour l’instant c’est comme s’il y avait quelque chose qui s’était stabilisé. Actuellement, cette formation me convient, la façon d’entrevoir la musique, d’écrire de façon plus mélodique et aussi d’avoir introduit beaucoup plus d’harmonie, ce sont des choses que j’ai envie de continuer à travailler et de développer. Peut être qu’un jour, je réintroduirai des sons électriques ou électroniques, on pourra réfléchir à d’autres formes, mais c’est un peu tôt pour en parler. Sur « Buscando La Luz », on est dans une configuration acoustique dans la continuité du précédent album et le répertoire est écrit pour cette formule.





Mozaic Jazz : Donc tu as écrit ce répertoire pour cette formation ?

Christophe Marguet : Oui, c’est un répertoire qui a été pensé pour les musiciens, on essaie de composer un morceau et de l’adapter au mieux pour les copains, et si on sent que ça ne fonctionne pas, on le met de côté.

Mozaic Jazz : Etonnamment, et sans te répéter, c’est comme un retour aux sources, il y a une logique entre ton premier album, « Resistance Poétique », « Itrane », et maintenant « Buscando La Luz ».

Christophe Marguet : Oui, il y a vraiment une boucle qui s’est refermée à partir de « Itrane », et cette musique à été pensée de cette façon là. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai eu envie de réutiliser le nom, « Résistance Poétique », parce que ça avait aussi une logique par rapport au premier album. Il me semble que ce titre est toujours d’actualité et il le sera à mon avis pendant fort longtemps, mais c’est aussi un clin d’œil au premier album. J’avais également pensé à Steve Swallow pour « Itrane », c’est aussi pour ça que j’ai repris ce titre. Les choses ont quand même un sens et s’organisent de façon relativement naturelle. J’essaie maintenant d’être le plus clair possible pour chaque développement d’album parce que j’ai quand même un peu brouillé les pistes de manière très rapide au début. Avec « Les correspondances » mon deuxième disque, on est tout de suite allé vers une musique un peu plus dure, après je suis passé au sextet avec un projet plus rock, tout comme le quartet « Ecarlate », donc je pense qu’il était temps de revenir à cette forme de Jazz. Et puis au fond, tout en assumant parfaitement ces albums précédents, qui ont été de très belles expériences, je pense que les deux derniers disques “Itrane” et “Buscando la Luz” me ressemblent un peu plus.

Mozaic Jazz : Tu as joué avec beaucoup de musiciens, mais il y a une quasi constance, c’est ta collaboration avec Sébastien Texier…

Christophe Marguet : Oui, il est dans tous les disques, sauf dans le sextet « Reflections ». J’avais prévu de faire « Ecarlate » en trio, avec Olivier Benoit à la guitare et Bruno Chevillon à la contrebasse, et puis au bout de quelques concerts, je me suis rendu compte qu’il manquait quand même un soufflant, et j’ai trouvé à ce moment que c’était bien de renouer avec Sébastien. On est très proches au niveau de notre sensibilité musicale. On se connaît par cœur, d’autant qu’on joue aussi ensemble dans les orchestres d’Henri Texier, donc c’est effectivement un musicien que je côtoie énormément. Ça correspond aux fidélités dont je parlais tout à l’heure, tout ceci a un sens et c’est aussi ça qui me plaît.





Mozaic Jazz : D’ailleurs dans tes compositions, notamment sur « Buscando La Luz », il y a des thèmes qui lui vont comme un gant…

Christophe Marguet : C'est-à-dire que nous avons un terreau commun, qui est le Jazz, au sens très large, et plus particulièrement des univers comme la musique de Keith Jarrett, son quartet avec Dewey Redman, ou la musique de Paul Motian. Je sais que Sébastien connaît très bien ces univers, moi aussi d’ailleurs, ce sont des liens très forts qui nous unissent. Par exemple, dans le morceau qui s’appelle « L’attente », il y a une référence directe à Dewey Redman. Je n’ai pas eu besoin de lui demander de faire ça, je n’y pensais même pas, mais c’est venu naturellement et ça m’a tout de suite beaucoup plu, j’ai trouvé ça formidable. Ce sont tous ces liens que l’on a qui nous amènent à cette chose que l’on pourrait appeler du mimétisme. Nous n’avons plus forcément besoin de s’expliquer, ça permet d’aller beaucoup plus en profondeur et, je pense, faire des choses qui sont plus fortes.

Mozaic Jazz : Et avec toutes ses influences communes et ce lien fort qui vous unit depuis tant d’années, vous arrivez encore à vous surprendre ?

Christophe Marguet : On se surprend à entendre chez l’autre des choses nouvelles. Notamment lors du dernier concert que l’on a fait au mois de mars, à Rochefort, Sébastien a joué des choses que je n’avais encore jamais entendues. Ça m’a fait plaisir, c’était très beau. C’est important que l’on continue à se surprendre. En fait il faut que l’on continue d’évoluer chacun de son côté, c’est pour ça aussi que c’est bien de travailler dans d’autres groupes, de faire d’autres rencontres, mais il faut évoluer aussi au sein de l’orchestre, et continuer à développer, développer, développer. A la fois il faut entériner un son, une façon de faire, la développer, la malaxer, mais il faut aussi à un moment qu’il y en ait un qui nous emmène ailleurs…

Mozaic Jazz : Le quartet « Resistance Poétique », c’est quatre personnalités musicales avec un vrai son de groupe. Pense-tu que ton rôle de leader est d’encourager chacun dans ses apports ou de recentrer la musique sur une ligne directrice ?

Christophe Marguet : Eh bien c’est exactement les deux. J’essaie de penser le plus possible musique que j’écris avant de l’amener, de la concevoir, de la mettre en forme, de la façonner de façon à ce que quand je la présente au groupe ça ait déjà un sens. Ensuite, pour que la musique prenne tout son sens, il faut que les autres se l’approprient, il faut que ça devienne leur truc, comme s’ils l’avaient écrit eux même. C’est une condition de réussite. Cette musique part d’une composition, mais il y a aussi beaucoup d’improvisation, donc si les musiciens n’y mettent pas tout leur univers, ce n’est pas intéressant. Par exemple le 4tet de John Coltrane, je l’aime énormément pour la musique de Coltrane, pour son univers incroyable, mais aussi pour les personnalités qui l’accompagnent, et chacun dans son rôle contribue à la force de cette musique.
A chaque fois que les groupes ont une certaine force, c’est quand on retrouve à la fois un univers marqué et des personnalités musicales fortes qui peuvent s’exprimer. Il y a des groupes avec de belles personnalités musicales, mais si le compositeur ferme trop la musique, les musiciens n’auront pas la possibilité de déployer leur jeu. Ce n’est pas forcément que la musique n’est pas bien, elle peut être très belle, mais les musiciens n’auront pas beaucoup de possibilités d’expressions. Inversement parfois nous avons des superbes musiciens, mais pas de propos, ce qui arrive d’ailleurs beaucoup plus souvent. Ce rapport entre l’approche collective et la personnalité du soliste est déterminant. Et si on a une personnalité très forte et un discours cohérent, ça peut donner quelque chose de rare... Mais nous avons aussi des musiciens qui peu importe le propos, ont une imagination débordante, une énergie incroyable et aussi un bagage technique hors du commun, parce que ça aussi ça compte… Pour peu qu’ils soient particulièrement inspirés, ils laisseront des traces incroyables. Il y a des solos qui sont absolument sublimes indépendamment de la qualité même du groupe, je pense à des gens comme Sonny Rollins ou John Coltrane et beaucoup d’autres… Ce qu’ils font à ce moment là se rapproche de quelque chose d’assez absolu, on touche la grâce.
Après l’autre recette c’est que l’on travaille. On répète beaucoup, on mâche un peu, jusqu’à ce que cela devienne évident. C’est une des raisons qui fait que nous avons un son de groupe.






Mozaic Jazz : Tes compositions, tes partitions, tu les fourni longtemps à l’avance ? Est-ce que chacun les travaille de son côté ?

Christophe Marguet : Il y a deux choses, la façon dont j’amène les partitions, c’est à dire à la répétition, je ne les donne pas avant. On les découvre ensemble le jour de la répétition. Il n’y a pas de travail à la maison, de toutes façons je n’écris pas de choses excessivement difficiles à interpréter. Et puis, il y a un laps de temps en général assez long entre le moment ou les partitions ont été présenté et le moment où l’on enregistre. Par exemple « L’attente » a faillit être sur le disque précédent, il était déjà prêt, mais il était en trop, je n’ai pas réussi à l’inclure dans « Itrane », donc pas la peine d’insister. Là c’est pareil dans « Buscando La Luz » il y avait un thème qui était prévu, mais il n’a pas très bien marché en studio. Je ne sais pas, peut être qu’il sera sur un prochain disque. D’une manière générale les morceaux ont au minimum une année d’existence avant d’être enregistré.

Mozaic Jazz : Donc tu es toujours dans la suite…

Christophe Marguet : Oui comme je disais, j’amène les morceaux avant. Pour l’instant, j’ai un autre projet en vue qui sera différent du quartet, c’est un peu flou donc je ne préfère pas trop en parler. Ce qui est sûr, c’est que le 4tet « Résistance Poétique » deviendra un 5tet avec Jean-Charles Richard. A plusieurs reprises il a remplacé Sébastien Texier qui n’était pas disponible, et a vraiment amené un truc à sa façon très intéressant. De plus, il est vrai que par les temps qui courent il est difficile d’enregistrer trois projets à la suite avec le même orchestre. De toutes les façons, je trouve que c’est intéressant pour l’écriture d’inclure un 5eme musicien, et puis pas n’importe lequel, Jean-Charles est formidable ! Le festival de Strasbourg nous propose une création avec ce 5tet pour le mois de Novembre, nous sommes en train de travailler sur un nouveau répertoire. Celui-ci est très avancé et j’ai quasiment de quoi faire un nouveau disque. Il me manque peut être un morceau et ce sera bon. J’ai toujours un répertoire d’avance, et cette fois-ci, c’est allé assez vite. Un peu plus que d’habitude mais c’est peut être parce que la base du groupe était déjà constituée… Un musicien en plus ne change pas tout, et comme je le disais, Jean-Charles avait déjà joué avec nous, ça fonctionne très bien et très rapidement avec lui. De plus, l’association avec Sébastien fonctionne aussi facilement, ils ne sont pas opposés, ils seraient plutôt très différents dans leur façon d’approcher la musique, et ça, ça n’est pas fait pour me déplaire.

Mozaic Jazz : Ne serait-ce que par leurs instruments, leurs timbres sont complémentaires…

Christophe Marguet : Oui, ils sont compatibles. Différents et compatibles. Je suis très content de la continuité de ce projet !
Mais par contre, le prochain enregistrement sera plutôt Franco-Américain, mais c’est encore un peu vague… Ce n’est pas assez avancé pour que j’en parle et je suis superstitieux… Je préfère en rester là !

Mozaic Jazz : Bon OK, avant de parler de la suite, profitons déjà de « Buscando La Luz » ! Est-ce que tu travailles encore ton instrument ?

CM : Je ne suis pas assez scolaire. Je travaille, mais comme dirait Daniel Humair, je m’amuse. J’ai du mal à travailler, à faire des exercices, je m’amuse quand je joue. Mais là il faut que je me remette à travailler plus sérieusement ma batterie.

Mozaic Jazz : Sur quel instrument composes-tu ?

Christophe Marguet : Au piano. Je ne suis pas pianiste, mais je compose au piano.


Mozaic Jazz : Y a-t-il une grande différence entre le morceau tel que tu le penses et le morceau tel qu’il est restitué par le 4tet lors de l’enregistrement ?

Christophe Marguet : Les morceaux évoluent naturellement. Dans un premier temps on voit comment ça fonctionne, je suis très attentif aux remarques des musiciens du Quartet, d’abord parce que je suis batteur, donc quand un pianiste me dis « tiens, tel mouvement harmonique est pas mal, mais il y aurait peut être un truc un peu mieux à faire… » J’y suis attentif car ce sont des détails qui tiennent tellement à l’instrument… Un mouvement harmonique par exemple, c’est très spécifique, donc si le pianiste a une remarque la dessus j'essaierai d’en tenir compte. Plein de choses comme ça, j’avais pensé une grille avec telle succession d’accords, on peut inverser un ordre… Ce sont des petites choses qui ne changent pas fondamentalement la couleur, mais quand même, c’est l’ensemble de ces petits détails qui font que ça sonne mieux.


Mozaic Jazz : C’est ce travail de groupe qui en fait un grand disque…

Christophe Marguet : Un grand disque je ne sais pas, c’est à vous de me le dire !...

Mozaic Jazz : On te le dit !

Christophe Marguet : On essaie de faire en sorte qu’il y ait une tension. Pas une tension malsaine, mais que l’on soit toujours sur un fil, même si le morceau est très mélodique, très calme… Par exemple la ballade qui s’appelle « Les heures », est tendue, en tension. Normalement une ballade c’est plutôt relax, là non. Celle-ci est presque un peu dure. Ça m’intéresse, ce sont des situations qui ne sont pas si attendues que ça.




Mozaic Jazz : Ca se retrouve dans ta musique, ne serait-ce que « Itrane », qui est un thème très limpide, il y a quand même une tension sous-jacente…

Christophe Marguet : Oui, le thème demande à être projeté, à être joué bien droit, presque pas interprété…

Mozaic Jazz : Il doit être joué à la note.

Christophe Marguet : Oui c’est ça, on joue les notes exactement, et presque rien n’est interprété. Sans aller là où vont les quatuors à cordes, on essaie de travailler poste par poste, d’assembler tout ça et de faire en sorte que ce soit le plus cohérent possible, du point de vue de la forme et du point de vue de la composition. Et que chacun s’y retrouve, parce qu’il est capital que chacun se sente bien dans sa partie. Bon, parfois il faut forcer un peu le trait, j’entends quelque chose et untel ne va pas l’entendre tout de suite, alors on insiste un tout petit peu et puis ça vient. Si ça ne vient pas, c’est qu’il y a un problème. Ce cas de figure n’est pas arrivé, mais il est possible qu’un musicien finisse par vous dire « ah non, je n’entend pas du tout ça… »

Mozaic Jazz : Tu reste à l’écoute de ton groupe, il n’y a pas qu’une seule voie…

Christophe Marguet : Oui, mais il faut quand même imposer son point de vue, il y a certains avis que je ne prends pas en compte. Je l’entends, je le comprends très bien, mais non, je souhaite vraiment aller « là »… Globalement, ça reste ouvert, je trouve ça très sain de prendre en compte l’avis des autres musiciens, mais ce n’est pas que sain d’ailleurs, c’est essentiel. C’est pour ça qu’ils jouent comme ça dans le disque, Ce que fait Bruno à certains moments par exemple, c’est un engagement total dans la musique, on ne peut pas jouer comme ça sans cet engagement. Je le sais très bien puisque je suis moi-même au service d’autres musiciens, Henri Texier ou d’autres. Pour se donner à fond il faut vraiment y croire, sinon ça ne marche pas. Et pour qu’on y croie, il faut que le chef d’orchestre vous donne de la place, se débrouille pour vous mettre en valeur.

Mozaic Jazz : Il faut avoir cette confiance qui incite au lâché prise… Tu parlais des parties de Bruno, il a sur « Buscando La Luz » des parties osées… J’imagine qu’il faut être confiant par rapport à l’avis que les autres membres du groupe ont de notre musique…

Christophe Marguet : Il faut effectivement avoir confiance en soi, mais il faut aussi être en confiance avec les autres membres du groupe, si ce n’est pas le cas on peut moins facilement s’aventurer et se lâcher… Par exemple, il est convenu que les choses sont dans l’ensemble prévues mais si jamais il leur arrive d’avoir une idée plus forte que celle que l’on a fixé, il faut la mettre en application. Et même si au final ça ne plaît pas, ce n’est pas grave, on aura essayé.


Mozaic Jazz : C’est cet engagement qui fait que sur tous les morceaux, ou quasiment tous les morceaux de « Buscando La Luz », il y a une vraie montée en intensité…

Christophe Marguet : Ça aussi c’est quelque chose qui se travaille et qui vient avec la confiance. On sait que la musique naît comme ça. Les compositions sont là pour permettre ça. Parfois c’est lié à la composition, mais le plus souvent c’est lié à ce qui en découle, c’est à dire l’improvisation qui se développe, mais en partant de cette composition. J’aime bien que l’on parle de l’improvisation, du caractère de l’improvisation, de la façon dont on va improviser. Ce sont des choses qui ne sont pas écrites, mais on sait qu’on est dans tel ou tel type d’ambiance. Et ça c’est très intéressant.
Il faut aussi parler du cinquième homme en la personne de Régis Huby, violoniste, qui est aussi le producteur de ce quartet. Il est l’organisateur du projet, il a pris son rôle de producteur très au sérieux, c’était déjà lui pour « Itrane ». Mais il est également conseiller artistique, c’est pour ça que je tiens tout particulièrement à en parler, il était présent au studio et nous a énormément aidés. Sur « Itrane » il était déjà présent et nous a donné plein de petits conseils, des petites choses très subtiles. Être conseiller artistique, c’est proposer et rester à l’écoute de l’orchestre, ne pas chercher à imposer sa propre sensibilité et ça, il le fait vraiment bien. Lors de la séance d’enregistrement de “Buscando la Luz” il a été absolument formidable en faisant quelques propositions de développement, de mise en forme qui, pour le coup, n’étaient pas prévues. Par exemple dans « Les parades d’I », c’est lui qui suggère de faire le solo de clarinette de cette façon là, juste après celui de contrebasse. J’avais prévu de l’amener d’une autre façon, mais à l’enregistrement ça ne marchait pas… L’idée initiale, que je ne laisse pas tomber pour autant, à été mise de côté et Régis a proposé ce développement plus léger et collectif, et ça c’est avéré être très bénéfique pour la musique. C’est juste un exemple, il y en a d’autres…

Mozaic Jazz : Oui ça donne un côté vraiment rêveur au solo de Sébastien Texier…

Christophe Marguet : Voilà, exactement, ça lui donne un côté un peu planant qui du coup lui convenait mieux. En tous cas pour cette séance. C’est pour dire que c’est encore un atout supplémentaire d’avoir eu Régis, je n’hésite pas à m’entourer de personnes qui peuvent m’aider. Par contre, il faut accepter l’idée et rester ouvert à la discussion, ce n’est pas toujours facile, ça demande parfois un travail sur soi. Ce sont des allers et retours permanents entre ce que tu voulais et ce que les autres proposent, il faut donc jongler avec ça.

Mozaic Jazz : D’où l’importance, j’imagine, d’avoir confiance dans les gens avec qui on travaille…

Christophe Marguet : Ah oui ! Ça c’est une évidence… Avec Régis cela fait dix ans que l’on se connaît, on a beaucoup joué ensemble… En plus de ça c’est un musicien qui vient du classique, et puis les violonistes ont en général une sensibilité particulière, un côté très sensible qui vient de l’instrument, il y a presque une fragilité dans leur instrument qui les rend très attentifs à chaque nuance, ils se doivent d’être tellement précis... C’est aussi quelqu’un qui a une culture très large, une culture Rock, Jazz, Classique, Musique Contemporaine… Donc c’est un régal, vraiment un régal de l’avoir eu avec nous et c’est en plus un super compositeur et arrangeur… Notre collaboration, je pense, n’est pas finie.

Mozaic Jazz : Vous jouez aussi ensemble dans le 4tet de Claude Tchamitchian…

Christophe Marguet : Oui, avec Rémi Charmasson… On joue aussi ensemble au sein de l’orchestre d’Yves Rousseau, avec lequel on continue de tourner pour le projet « Poètes, vos papiers ! », avec les chanteuses, Claudia Solal et Jeanne Added.

Mozaic Jazz : Vous avez un projet d’enregistrement avec le quartet « Ways Out » de Claude Tchamitchian ?

Christophe Marguet : Je pense que nous allons enregistrer, maintenant je ne sais pas quand, on en parle. Il faut trouver le bon label. Claude aimerait bien trouver un label européen…





Mozaic Jazz : Pour en revenir à « Buscando La Luz », et notamment au morceau d’ouverture, « Two Hands for Eternity », au départ Sébastien Texier est un peu en arrière, en soutient, et peu à peu il se fait de plus en plus présent c’est un choix au niveau de la production ?

Christophe Marguet : Il soutient le thème en faisant tout simplement la ligne de basse… J’aimais bien cette idée… J’ai eu du mal pour ce disque à trouver un morceau pour ouvrir. Pour « Itrane » c’était évident, ce n’est jamais pareil…

Mozaic Jazz : A quel moment justement tu arrives à figer l’ordre des morceaux ?

Christophe Marguet : Là par exemple, j’ai eu tellement de mal pour trouver l’ordre des morceaux, que c’est Régis qui a finalement trouvé la solution…

Mozaic Jazz : En réécoutant « Hymne Epilogue », le dernier morceau du disque précédent, « Itrane », on s’aperçoit qu’il aurait pu servir d’intro à « Buscando La Luz », qui est du coup une suite logique… Est-ce que ça pourrait t’amener un jour à proposer durant un concert les deux albums dans leur intégralité, un par set ?

Christophe Marguet : C’est toujours plus difficile de réaliser la même chose en concert que sur disque, ce n’est pas la même approche.

Mozaic Jazz : Tu veux dire qu’il y a des morceaux qui s’adaptent moins bien en live ?

Christophe Marguet : Oui, et inversement des morceaux qui marchent nettement mieux en concert que sur disque parce qu’ils sont liés à une énergie, donc c’est vraiment deux approches différentes.

Mozaic Jazz : Et puis au niveau des courbes d’intensité, on ne s’attend pas à la même chose quand on écoute un album et quand on assiste à un concert…

Christophe Marguet : C’est ça. D’une manière générale je pense que les disques ont besoin de plus de calme et supportent mieux l’étirement alors qu’en concert on a plus besoin d’énergie… Comme le dit Eric Watson, il faut livrer la camelote !!! Il faut amener cette énergie. Si tu mets trop de morceaux lents, ça ne fonctionne pas. Un disque comme « Itrane » sans ajouter de morceaux plus énergiques pendant le concert rend l’écoute plus fastidieuse…

Mozaic Jazz : Tes concerts sont toujours scénarisés ?

Christophe Marguet : Oui, de la même façon… Par rapport à ça, l’école Henri Texier m’a appris beaucoup de choses. Un jour il m’a dit « Tu sais Christophe, le secret c’est tension, détente, tension, détente… ». Et il a raison, c’est exactement ça. Après tu peux l’interpréter de plein de façon différentes, la tension n’est pas forcément liée au rythme, tu peux avoir quelque chose de très tendu dans une partie improvisée…

Mozaic Jazz : Un morceau comme « La méduse » par exemple…

Christophe Marguet : Ca peut être une forme de tension, enfin, ce n’est pas si tendu que ça « La méduse ». Je pensais à la relation entre des morceaux les uns par rapport aux autres pour ensuite construire un ensemble et composer un set équilibré. Il y a bien sûr d’autres façons de faire, si on laisse la musique très ouverte et que l’on définit très peu de choses à l’intérieur même des morceaux, il peut y avoir beaucoup de surprises et il n’y a pas non plus de raisons de tout prévoir à l’avance, parce que l’on va tellement improviser sur scène que les choses se feront sur le moment.

Mozaic Jazz : Pas évident, comme démarche, pour un batteur…

Christophe Marguet : Ce n’est pas évident, mais extrêmement intéressant de comprendre comment tout cela fonctionne. J’ai eu ces expériences avec mes albums, mais j’ai eu aussi toutes ces expériences, avec Henri Texier, avec Eric Watson, avec Joëlle Léandre, avec plein d’autres gens aussi. Et du coup, tout ça mit bout à bout, j’ai l’impression de commencer à me trouver. On n’a jamais fini et puis dire qu’on a trouvé c’est faux, ça ne sera jamais le cas. Mais je commence à me sentir centré, en ayant quand même digéré pas mal de choses. Tout ce que j’ai pu vivre et dont j’ai pu m’imprégner, c’est aussi ça qui ressort dans cet album. C’est peut-être pour cela aussi que même quand on joue quelque chose de calme, une ballade, il y a toujours des petits détails qui font que l’on garde une certaine tension et inversement quand on joue des choses plus énervées on essaie de les jouer avec plus de calme…

Mozaic Jazz : C’est un vrai travail sur la nuance…

Christophe Marguet : Oui, je pense qu’avec le temps, ça devient capital, les nuances, les caractères, l’expressivité. On se rend compte que les grands musiciens jouent parfois des choses qui sont d’une simplicité déconcertante, ils jouent des thèmes incroyables avec trois ou quatre notes, et ça vous fait voyager d’une façon indescriptible. On se demande comment ça se fait, pourquoi cette magie, et en fait la magie elle est dans le son. Dans le son et dans cette façon d’exprimer les choses. Cette façon de parler, cette façon d’être ensemble. Ensuite tu n’as pas besoin d’aller chercher des choses si compliqués, il suffit qu’il y ait une cohésion, et c’est ça qui fait que tu vas être transporté.

Mozaic Jazz : Tu parlais de chercher, ça me fait penser à une phrase de Jacques Brel qui disait : « On cherche toujours, on ne trouve jamais, mais on fait de belles rencontres ».

Christophe Marguet : Ah oui c’est joli ça. C’est très beau. Il y a Picasso aussi, qui disait « Je ne cherche pas, je trouve », mais ça c’est une autre vision des choses !

Mozaic Jazz : Toi en tant que batteur, est-ce que ta façon d’interagir avec les autres musiciens, de pousser le groupe, car tu es un batteur qui pousse, comme Elvin Jones, change lorsque tu es leader ou sideman ?

Christophe Marguet : C’est une question intéressante parce que pour moi, il est difficile d’occulter le fait que ce soit mon propre orchestre. Mais ça n’a aucun intérêt que ce soit ton propre orchestre quand tu es derrière ta batterie. Le problème est que c’est l’orchestre que tu as construit, qui joue la musique que tu amènes, et qu’il est difficile d’oublier ça pour n’être simplement que le batteur. Quand je joue j’essaie de ne plus penser à l’orchestre et de jouer de la même façon que si ce n’était pas mon groupe. Mais je ne pense pas y arriver complètement.

Je ne pense pas beaucoup à moi dans mon orchestre, je ne pense pas beaucoup à mon jeu de batterie… Un petit peu plus maintenant, j’essaie de faire attention. Parce que je me suis rendu compte que je ne me mettais pas dans des situations très pratiques. C’est un peu dommage ! On m’en avait fait le reproche dans mon premier disque, on m’avait dit que ça manquait de batterie, de solos de batterie… Moi je n’avais pas trouvé, mais bon… Il faut dire que je ne suis pas un fou de solos de batteries sur disques, je m’en méfie parce que pour qu’un solo de batterie soit intéressant, il faut vraiment qu’il soit bien développé, il faut avoir quelque chose à dire, ce n’est pas évident. On tombe vite dans la démonstration.

Mozaic Jazz : Sur « Two Hands For Eternity », on ne voit pas venir ton solo, car le groupe joue… Ton solo est inclus dans la musique.

Christophe Marguet : Oui, on parlait de la clarinette qui commence en jouant la ligne de basse, qui resurgit pour le thème et qui arrive au solo, comme une sorte de libération alors que le piano s’arrête. Mis à part ce moment sans piano, on joue tous les quatre du début à la fin du morceau. C’est presque une pièce en quatuor d’où découle ce solo de batterie accompagné et on finit par plus écouter les accords du piano qui sont en suspension au-dessus du solo que la batterie elle-même.

Mozaic Jazz : On a ressentit ça à la première écoute, on était focalisés sur le piano et on ne t’a pas vu venir !

Christophe Marguet : Ce qui est génial c’est la manière dont Bruno a écouté la batterie et a réussi, je ne sais trop comment, à modifier ses accords, à les adapter à chaque phrase de batterie et à garder cette tension suspendue. Pour moi c’est un passage très réussi car on écoute plus l’accompagnement que le solo lui-même.




Mozaic Jazz : En tant que batteur, tu as des choses sur le feu ?

Christophe Marguet : Je vais remplacer Jean-Pierre Drouet dans « L’œil de l’éléphant », le spectacle de Guy Le Querrec. Je suis très content d’ailleurs parce que j’ai déjà remplacé Aldo Romano dans le Trio avec Henri Texier et Louis Sclavis, et là je vais jouer avec Louis Sclavis et Michel Portal, et comme je n’ai pas souvent l’occasion de jouer avec Portal…

Mozaic Jazz : C’est une chance de jouer avec tous les « patrons » du Jazz Français…

Christophe Marguet : C’est sûr ! Je l’ai dit à Henri, quand j’avais 15 ans, il y avait un festival de Jazz dans la Drôme à Cliousclat, j’étais allé voir son groupe et j’avais adoré sa musique ! J’y avais aussi vu Portal, Humair, François Jeanneau, JF, Aldo… Le fait de jouer avec eux plus tard et de les côtoyer, c’est un cadeau ! J’ai énormément de respect pour eux… Ce n’est pas pour autant que je fais la même chose, j’essaie d’affirmer mon univers, mais ma musique vient de là. Et puis je me sens bien avec eux…

Mozaic Jazz : C’est cette génération de musiciens qui a fait la transition entre les géants américains et ta génération…

Christophe Marguet : Exactement, ils ont réussi à être eux-mêmes tout en venant du Jazz…

Mozaic Jazz : Là où ils ont été forts, c’est qu’ils ont réussi à sortir de ça, car quand on joue avec Phil Woods, Lee Konitz, Joe Henderson ou Cannonball Adderley, comme Daniel Humair, il faut y aller derrière pour proposer quelque chose d’autre !

Christophe Marguet : Oui ! D’ailleurs Cannonball adorait Daniel Humair, il le voulait ! C’est un drôle de phénomène Daniel… Quand tu vois son parcours, c’est très impressionnant… A une période il jouait au Carnegie Hall avec les « Swingle Singers », c’était un groupe très à la mode à l’époque, et leurs premières parties c’était Stan Getz, Sarah Vaughan… La première fois qu’Elvin Jones est venu en Europe, Daniel l’a tout de suite rencontré. C’était en Norvège et ils sont devenus copains tout de suite ! Il a un flair, un sens de la communication rare. C’est quelqu’un de profondément intéressant. J’ai toujours été gâté avec Daniel, il m’a beaucoup aidé. L’apport de cette génération sur le Jazz d’aujourd’hui est inestimable…

Mozaic Jazz : Pour finir, vous avez déjà quelques dates de planifiées concernant l’album « Buscando La Luz » ?

Christophe Marguet : La sortie se fera le 30 Avril au Triton, nous jouons le 22 mai à Vitrolles, le 1er Juin au Jazz Club d'Eaubonne et le 24 Juillet aux arènes de Montmartre à Paris et nous serons en Quintet avec Jean-Charles Richard au Festival de Strasbourg le 6 Novembre et au Festival de Reims le 12.



Nous remercions chaleureusement Christophe Marguet pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Les photos qui illustrent l'article sont de Jérôme Prébois.